L'uranium, nouvel Eldorado ?
March 23, 2026
Par Alexis Bienvenu, PhD
Portfolio Manager at La Financière de l'Echiquier
Le pétrole flambe, mais son explosion doit tout au blocage du détroit d’Ormuz. Sa trajectoire pourrait s’inverser tout aussi brutalement.
À l’inverse, une autre source d’énergie voit son cours s’envoler depuis plusieurs années, suivant une tendance probablement plus structurelle : le nucléaire civil. Un indice des valeurs de ce secteur, le MVIS Global Uranium and Nuclear Energy Index, progresse ainsi de 165 % sur trois ans (au 20 mars 2026), largement au-dessus des actions mondiales qui s’adjugent pourtant un solide 64 %.
C’est que le monde est affamé d’énergie, singulièrement depuis que l’intelligence artificielle dévore les gigawattheures à pleines dents, renchérissant de façon insoutenable le prix de l’électricité outre-Atlantique. Or l’énergie nucléaire permet de rassasier efficacement les serveurs : elle est décarbonée, pilotable, prévisible et soustraite aux aléas géopolitiques des pays pétroliers. C’est pourquoi les capacités nucléaires mondiales sont en passe de tripler d’ici 2050, sous l’impulsion de l’engagement pris par une trentaine d’États en 2023.
Cette renaissance se heurte toutefois à des défis de taille : délais de construction qui se chiffrent en dizaines d’années, parfois grevés de retards déraisonnables ; investissements colossaux ; risques industriels, réglementaires et réputationnels... À cela s’ajoutent la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et l’extrême sensibilité des opinions publiques sur ce sujet clivant. En outre, même une fois passée la mise en service, les installations doivent encore affronter le spectre de l’accident, la menace du cyberpiratage, le coût du démantèlement et l’épineuse question, toujours irrésolue au niveau mondial, du stockage final des déchets radioactifs.
En réponse à ce défi, l’industrie s’organise avec l’appui des pouvoirs publics. En juillet 2024, avant le retour de Trump, les États-Unis ont adopté la loi ADVANCE (Accelerating Deployment of Versatile, Advanced Nuclear for Clean Energy), qui facilite le déploiement des réacteurs de nouvelle génération ainsi que des unités compactes, les SMR (Small Modular Reactors). Ces derniers sont plus aisés à bâtir pour les géants de l’IA, en quête d’énergie disponible rapidement. L’Europe a connu une révolution similaire : en 2022, le nucléaire a intégré le cercle des investissements « verts » au sens de la taxonomie européenne. Ce virage symbolique est illustré par le pragmatisme de Berlin qui, tout en refusant la production nucléaire sur son sol, a cessé de s’y opposer à l’échelle communautaire en échange de concessions sur sa consommation de gaz naturel.
L’Asie n’est pas en reste. En Inde, une loi de 2025 ouvre pour la première fois l’atome aux capitaux privés, même étrangers. La Chine, en passe de devenir le leader mondial de la production nucléaire, vient d’adopter une loi pour sécuriser de nouveaux investissements pharaoniques dans l’atome, officiellement pour viser la neutralité carbone en 2060 – ce qui lui permet opportunément d’alimenter ses centres de données. Des initiatives dans le même sens émergent en Corée du Sud et jusqu’au Japon, où le nucléaire ravive pourtant les douloureux souvenirs de Fukushima.

Le secteur privé accompagne le mouvement. Microsoft a signé un accord pour réactiver un symbole : la centrale de Three Mile Island, fermée en 2019, théâtre d’un accident historique en 1979. Meta, pour sa part, s’est engagé sur vingt ans d’achats d’électricité auprès d’un site nucléaire en fin de vie, tandis que Google, Oracle et OpenAI misent sur les projets de type SMR.
Cet engouement pour le nucléaire civil n’étouffe pas nécessairement les énergies renouvelables. Plus rapides à installer, moins chères et nettement moins risquées, ces dernières offrent des avantages manifestes. Mais leur production reste difficile à piloter, à la différence du nucléaire. Les deux types d’énergie sont donc complémentaires. Dans la course à l’électron, tous les moyens sont bons.
Face à ces perspectives, le marché exulte, au point d’accorder au secteur une valorisation extrême : près de 40 fois les bénéfices par actions attendus en 2026, selon Bloomberg. Exubérance irrationnelle ? Pas nécessairement. Car non seulement la révolution de l’IA dépend de l’atome, pour le pire et le meilleur, mais en outre ce secteur est quasiment immunisé contre les perturbations dans le détroit d’Ormuz. Une caractéristique de l’uranium qui, aujourd’hui, vaut de l’or.
Alexis Bienvenu, Gérant, La Financière de l’Échiquier (LFDE)
Rédaction achevée le 23.03.2026
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