Mer de brut agitée
March 16, 2026
Alexis Bienvenu, PhD
Portfolio Manager at La Financière de l'Echiquier
Les États-Unis nagent dans le pétrole. Ils sont en effet le premier producteur de pétrole mondial : plus de 13 millions de barils de brut par jour en 2025, contre environ 10 millions pour les deuxième et troisième producteurs, l’Arabie saoudite et la Russie[1]. Soit plus de 20 % de la production mondiale (tous liquides pétroliers associés) - et la tendance est à la hausse.
Non content de produire du pétrole, le pays en exporte : il expédie plus de 6 millions de barils par jour (tous produits confondus) ce qui le place parmi les principaux exportateurs mondiaux.
On pourrait donc croire le pays insensible au choc pétrolier induit par le blocage actuel du détroit d’Ormuz. Or c’est tout le contraire : le prix de l’essence flambe aux Etats-Unis. Depuis début mars, il gagne 20 %. A 3,6 dollars le gallon d’essence - soit un peu moins de 1 dollar le litre – son prix se rapproche de ses pics de 2023-2024, même s’il reste encore loin du record de 2022 à 5 dollars par gallon.
Comment expliquer ce paradoxe ?
C’est que si les États-Unis nagent dans le pétrole, leur consommation reste néanmoins foncièrement dépendante d’importations étrangères. Car le brut produit sur place est peu adapté aux raffineries locales et aux réseaux de distribution. La production locale est majoritairement constituée de pétrole léger et peu soufré, alors que les raffineries ont été construites il y a des décennies pour un pétrole lourd et soufré. Il est donc nécessaire d’importer un pétrole différent de celui produit sur place. En outre, les raffineries et les stocks, situés principalement dans le Midwest et autour du Golfe du Mexique – ou « d’Amérique », en langage trumpien – sont éloignés des principaux centres de consommation que sont les côtes Est et Ouest, largement équipées de terminaux pour recevoir du pétrole étranger. Enfin, une loi de 1920, le Jones Act, stipule que les cargaisons de marchandises – dont le pétrole – convoyées entre deux ports américains doivent être embarquées sur des navires construits, détenus et opérés par des Américains, ce qui entrave la concurrence et renchérit fortement le transport domestique.

Résultat : production et consommation de pétrole ne sont pas alignées, au détriment certes des consommateurs, mais pour le plus grand bonheur des producteurs américains, qui bénéficient d’un cours mondial du baril en hausse alors que leurs coûts de production sont inchangés. L’indice MSCI USA Energy flambe ainsi de 28 % depuis le début de l’année, alors que l’indice généraliste S&P 500 baisse de 2 % au 12 mars.
Face à cette pression sur le consommateur américain, qui s’exprimera bientôt en tant qu’électeur lors des élections de mi‑mandat prévues en novembre prochain, le Président, ultimement responsable de cette flambée, doit trouver des solutions d’urgence.
Il envisage ainsi de suspendre temporairement le Jones Act, un geste rare. Il accepte en outre de relâcher 172 millions de barils issus des réserves stratégiques, dans un mouvement concerté au niveau mondial par le truchement de l’Agence internationale de l’énergie. Il autorise l’achat par d’autres pays de pétrole russe stocké sur des tankers. Il examine même la possibilité de suspendre une taxe fédérale sur l’essence, qui rapporte 18 cents de dollar par gallon, soit autour de 5 cents par litre, des dollars pourtant cruciaux pour le budget américain. Et qui sait ce que le président acculé peut encore imaginer, comme par exemple une intervention sur les contrats à terme.
Pourtant, à moyen terme, quels que soient les mécanismes déployés pour atténuer le choc, il manquera toujours 20 % du pétrole mondial tant que le détroit d’Ormuz sera bloqué – de même, d’ailleurs, qu’une partie du gaz, de l'aluminium et des engrais mondiaux.
Devant cette impasse, seules deux solutions stables se dessinent a priori. Soit des négociations s’enclenchent avec les Iraniens pour lever le blocus - mais au prix de quelles concessions politiques ? Soit les États‑Unis tentent de contrôler le détroit par la force, mais cela ne se fera certainement pas sans vagues. Dans tous les cas, des coûts significatifs – politiques, diplomatiques, financiers – semblent inévitables, que les Etats-Unis pourraient avoir sous-estimés. Il est temps que se déploie le fameux « Art du deal », pour le moment bien caché, afin que Trump puisse, à son tour, ouvrir la mer en deux.
Alexis Bienvenu, Gérant, La Financière de l’Échiquier (LFDE)
Rédaction achevée le 23.03.2026
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